Les rendez-vous de Leos Carax

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Comment choisir le meilleur film français du nouveau siècle? Exercice périlleux pour un critique lorsque tant de créateurs nous donnent des rendez-vous dans l’obscurité, nous présentant leur histoire, leurs nombreux personnages, leur vision d’un monde qui plus que jamais hésite entre le réel et la fiction, fiction souvent dépassée par les événements du quotidien. Car depuis le début du 21e siècle, la réalité semble vouloir tuer l’imaginaire, la restreindre à des idées qui nous empêchent de rêver, qui permettent seulement de nous évader le temps d’une vue et d’en ressortir trop souvent déçu par ce manque flagrant de créativité, d’idées nouvelles. En 2012, un réalisateur plus que tout autre a compris que le cinéma demeure avant tout le plus beau des songes éveillés. Et le sien, HOLY MOTORS, nous a à la fois éblouis, bouleversés et choqués. Merci de ce bel objet cinématographique Leos Carax.

Dès la première séquence, le cinéaste en personne sort de son lit et entre dans cette forêt d’arbres morts dans laquelle se cache une salle de cinéma, comme si cet art de la lumière était entrain de s’éteindre, de s’animer une dernière fois sur les rétines de ceux rassemblés dans cette salle funeste. Pour son premier film depuis le début de ce nouveau millénaire, le message de Carax est clair : le cinéma est mort, vive le cinéma! Lui-même enterré vivant depuis le retentissant échec de son risqué POLA X en 1999, Leos Carax nous offre un film intime à grands déploiements, une ode à l’amour du 7e art qui traverse la pire crise de son histoire, bataillé entre ce souhait de plaire à tout prix sans trop renier son passé glorieux. Et surtout, ce passage difficile de la pellicule au numérique, d’un support vivant et en mouvement vers notre réalité portable et synthétique. Tout ça et tellement plus habite le chef d’oeuvre de Carax.

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Il y a tous ces rendez-vous dans lesquels le magnifique Denis Lavant se transforme sous nos yeux, dans sa limousine comme moteur contre l’immobilisme ambiant. Il invite notre regard à retrouver cette virginité des premières séances dans le noir où l’écran s’illuminait devant nous comme par magie. Un désir profond et fulgurant de cinéma traverse les images et les sons d’HOLY MOTORS, une bombe à retardement que Carax arrive enfin à nous livrer après tant d’années à se taire.

Et dans ce film, tous les genres du cinéma se retrouvent le temps de traverser Paris, ville de toutes les lumières, en suivant Monsieur Oscar, nom de la récompense la plus scintillante d’un art dont la qualité est d’être de plus en plus superficielle. D’un morceau de comédie musicale sur le toit de la Samaritaine au pied du Pont-Neuf (!) à une danse sulfureuse entre deux êtres devenus images de synthèse, d’un tueur à gages asiatique à une mendiante sortie tout droit d’un livre de Zola, les milles visages de Lavant sont autant de rencontres qui ont construit notre inconscient collectif, à force de voir et d’entendre ces sensations lumineuses.

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Loin d’être nostalgique, HOLY MOTORS est plutôt porteur d’espoir. Car si Leos Carax ne sauvera pas le cinéma, il sait très bien que l’invention des frères Lumière nous survivra. Et que pour continuer, il faut tout risquer pour éviter l’engourdissement général, l’assimilation annoncée dans ce grand foutoir d’images qu’est devenue notre époque. Comme un terroriste qui n’a plus rien à perdre, Carax a lancé son film au festival des palmes, méritant enfin la sienne. Si AMOUR a triomphé, Carax a gagné dans le coeur de tous ceux et celles qui pensent que le cinéma est beaucoup plus qu’un simple rendez-vous dans l’obscurité. C’est la lumière au bout du tunnel.

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