Les états nordiques, explorer le territoire

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Revenir aujourd’hui sur les traces du premier long métrage du prolifique réalisateur Denis Côté, LES ÉTATS NORDIQUES, c’est trouver des nouvelles pistes de lecture qui nous échappaient alors. C’est que le cinéaste a défriché tellement de territoire dans son imaginaire depuis 2005, qu’il est désormais possible de comprendre davantage son point d’origine.

Il est fascinant de revisiter ce film artisanal construit surtout avec une volonté de faire du cinéma. Ce n’est sûrement pas un hasard que le tout commence avec une suite de plans dans lesquels nous voyons les réactions de spectateurs (réactions provoquées avec lesquelles il s’amuse encore maintenant). Si nous pensons au début qu’ils sont face à un écran de cinéma à cause de la réflexion d’une lumière diffuse sur leur visage, l’ampleur de leur enthousiasme collectif les trahit, et la scène de lutte qui apparaît vient confirmer nos doutes. Cet hommage instinctif au film LA LUTTE, œuvre phare du cinéma direct, propulse ce récit qui fera la part belle au documentaire.

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LE SILENCE DE LA MER, film miracle

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Avec tous les obstacles qu’ils ont dû affronter et les embûches qu’ils ont su déjouer, certains films sont de véritables miracles. LE SILENCE DE LA MER de Jean-Pierre Melville est l’un d’eux.

Si le nom de Melville est surtout associé à un certain renouveau du film policier (LE DOULOS, LE DEUXIÈME SOUFFLE, LE SAMOURAÏ), genre qu’il marquera au point d’influencer de nombreux cinéastes des générations suivantes (les frères Coen, Quentin Tarantino), c’est dans ce premier long métrage que l’on découvre la signature forte et très maniéré du réalisateur. C’est aussi, sans le savoir encore, l’illustration d’un thème qui le marquera, celui de l’occupation (revisité aussi dans LÉON MORIN, PRÊTRE et L’ARMÉE DES OMBRES).

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LA CICATRICE, déconstruire le réel

«J’ai commencé par le documentaire. Je l’ai abandonné car tout réalisateur de document finit par percevoir les limites à ne pas transgresser, celles au-delà desquelles on risque de faire du tort à ceux qu’on filme. C’est alors qu’on ressent le besoin de faire des longs métrages.» Krzysztof Kieślowski

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Quel bonheur de revenir aux sources de l’un des plus fascinants réalisateurs du dernier quart du 20e siècle, le polonais Krzysztof Kieślowski. Il y a dans son premier long métrage de fiction LA CICATRICE, plusieurs éléments qui nourriront ses œuvres marquantes, particulièrement son colossal LE DÉCALOGUE : le devoir moral de ses personnages principaux, l’importance du hasard dans la vie des gens, la mince démarcation entre le bien et le mal et le poids des structures du système communiste polonais.

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LE DÉSERT DES TARTARES, capturer l’histoire

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Il y a des films qui deviennent précieux, pour de multiples raisons. Certains parce qu’ils sont précurseurs d’une nouvelle technique cinématographique (que l’on pense à THE JAZZ SINGER d’Alan Crosland, premier film parlant) ou un film inachevé d’un cinéaste respecté (L’ENFER d’Henri-Georges Clouzot).  LE DÉSERT DES TARTARES de Valerio Zurlini a lui la particularité d’avoir été tourné dans un lieu unique qui n’existe plus sous sa forme d’origine aujourd’hui. La citadelle de Bam, dans le sud-est de l’Iran, où la majorité des extérieurs du film furent tournés, a malheureusement disparu suite au terrible tremblement de terre qui secoua l’Iran en 2003, et qui a fait plus de 30 000 morts.

Cette gigantesque fortification, constituée d’un mélange de terre et de paille, construite au Ve siècle avant Jésus-Christ et inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2004, demeure en reconstruction depuis plus d’une dizaine d’années. LE DÉSERT DES TARTARES restera pour toujours le plus élogieux des témoignages de ce lieu chargé d’histoire. Et dans ce dernier long métrage de Valerio Zurlini, la citadelle de Bam peut se vanter d’en être le personnage central du récit (les intérieurs ont quant à eux été créés au mythique studio de Cinecittà).

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UN HOMME QUI CRIE, lumière silencieuse

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Adam, ancien champion de natation d’Afrique centrale, est maître-nageur dans  hôtel de luxe de la capitale tchadienne, Ndjamena. Cette piscine « c’est toute ma vie » dira-t-il et aussi sa fierté, là où tout le monde le surnomme « Champion ». Mais la guerre contre les rebelles est à leurs portes et la crise économique s’invite aussi dans cette histoire où, jusque-là, tout baigne. Mahamat Saleh Haroun poursuit son exploration sans compromis de son pays dans UN HOMME QUI CRIE.

Titre emprunté à l’œuvre poétique CAHIER D’UN RETOUR AU PAYS NATAL du martiniquais Aimé Césaire, Mahamat Saleh Haroun s’en inspire pour raconter la dissolution lente d’un homme droit et exemplaire. Magnifiquement campé par Youssouf Djaoro (déjà présent dans le précédent DARATT du réalisateur tchadien), son personnage d’Adam affrontera l’adversité sans baisser les bras, mais surtout sans jamais baisser la tête. Car son honneur, c’est tout ce qui lui reste.

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LES LIAISONS DANGEREUSES, intentions cruelles

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C’est en 1782 que tout commence sous la plume de Pierre Choderlos de Laclos. Sous forme de correspondances, nous découvrons les échanges entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, rivaux bourgeois qui se racontent leurs conquêtes respectives, conquêtes qu’ils abandonneront aussitôt, dans le déshonneur d’autrui si possible. Intentions cruelles qu’ils les mèneront, bien entendu, à leur perte. Il ne faut donc pas se surprendre si Roger Vadim, grand séducteur et réalisateur à scandales, s’intéresse à l’adaptation de LES LIAISONS DANGEREUSES. Connu surtout pour son 1er film provocateur, ET DIEU…CRÉA LA FEMME, Vadim réalise pourtant ici son meilleur long métrage.

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MOLOCH ou l’essence du mal

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Perché sur l’un des sommets des alpes bavaroises trône le Berghof, la résidence secondaire d’Adolf Hitler. C’est là, au-dessus des nuages, que nous découvrons une Eva Braun nue, dansant sur l’imposante terrasse qui surplombe le reste du monde. Dans cette première séquence de Moloch d’Alexandre Sokourov, l’aspect intemporel et complètement externe à la guerre nous frappe. Car nous sommes bien en 1942, au cœur de la Deuxième Guerre Mondiale.

Choix audacieux de Sokourov de recréer un épisode négligeable dans la vie du Führer, le réalisateur russe a voulu montrer à travers ces moments de repos du chef nazi et de son entourage (Eva Braun, Goebbels et Bormann, en plus de leur épouse) les esprits dérangés derrière les atrocités commises durant ce conflit majeur. À l’abri des regards dans cette forteresse « flottante », il y aura pourtant très peu de politique débattue et le conflit qui se poursuivait beaucoup plus bas sera évoqué uniquement sous la forme d’actualité cinématographique présenté à Hitler et ses invités. Ce newsreel bien réel détonne de la fiction historique dans laquelle nous sommes plongés, comme si ces moments de vérité devenaient faussés aux yeux des personnages (Hitler ira même jusqu’à dire que le film est incohérent et incomplet). En somme, la guerre n’est qu’un écho lointain pour eux, très loin de Berghof.

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