LA PLAYA D.C., poursuivre le combat

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Après avoir transporté sur son dos toute la journée de lourdes poches de patates, Tomás enlève ses vêtements de travail pour enfiler son jeans, son t-shirt et son hoodie. Avant de quitter, il sort deux feutres de son sac et nous voyons devant lui une fresque inachevée de ses multiples dessins sur une courtepointe de sacs en papier. Tomás y ajoute des vagues bleues. Ensuite, il marche longtemps à travers des champs pour se trouver un coin tranquille et y poursuivre ses esquisses. Le titre apparaît sur fond noir.

Dans cette introduction de son premier long métrage, Juan Andrés Arango annonce les couleurs de son film et du coup, celle de son personnage central Tomás. Sans que le lieu nous soit annoncé, nous le suivons dans le quartier LA PLAYA D.C. à Bogota. Ce jeune afro-colombien aux talents artistiques indéniables tentera à l’aide de son frère ainé Chaco, qui revient d’une tentative d’immigrer illégalement au Canada, de retrouver le cadet Jairo, embourbé dans ses dettes liées à sa consommation de crack.

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C’est derrière la caméra, comme directeur à la photographie en documentaire que Juan Andrés Arango a débuté sa carrière cinématographique. S’il laisse ce travail au talentueux Nicolas Canniccioni (responsable des nombreuses images inoubliables des documentaires de Jean-François Caissy LA BELLE VISITE, LA MARCHE À SUIVRE et PREMIÈRES ARMES), nous remarquons la finesse de son regard pour l’harmonie des teintes dans la composition de chaque plan et la précision des cadrages qui bonifie les performances de ses acteurs non professionnels.

En utilisant le procédé convenu mais efficace de filmer fréquemment son héros de dos, comme le font si bien les frères Dardenne et Gus Van Sant, Arango réussit à nous entraîner dans la réalité de Tomás. À travers son quotidien, nous découvrons la difficulté d’être un afro-colombien parmi la population blanche latino. Plus de 300 000 d’entre eux ont quitté les côtes pacifiques où la guerre se poursuit, pour migrer vers les centres urbains comme celui de Bogota.

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La grande surprise de ce premier film réside dans un judicieux choix d’objet emblématique. Plutôt que de voir son protagoniste armé d’un fusil à la main et sombrer dans une spirale de violence, Arango l’a troqué pour un rasoir à cheveux. Cette décision scénaristique va bien au-delà d’un simple intérêt du réalisateur. Elle ramène au passé des afro-colombiens lorsqu’ils étaient esclaves. Les femmes envoyaient leurs enfants dans les mines où se trouvaient leurs maris. Ces derniers pouvaient se guider vers leur domicile grâce aux chemins tressés dans les cheveux de leur progéniture.

Il est intéressant de noter aussi que Tomás est le seul des trois frères à véritablement tenter de s’intégrer à la société colombienne malgré tous les obstacles qu’il rencontre sur son parcours. Si les liens fraternels sont forts, celui de la survie individuelle l’emporte. Chaco et Jairo veulent fuir (le premier vers le nord, le second dans la drogue),  Tomás veut poursuivre le combat. Celui contre les humiliations routinières de la police colombienne, des regards plein de jugements de la population blanche, et tous les autres préjugés qui restent coincés entre les murs de bétons de la ville.

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Les racines documentaires d’Arango et de Canniccioni font de cette fiction un solide plaidoyer positif, et ce malgré quelques tragédies, d’une génération qui veut faire sa place dans un environnement en pleine mutation (thème que nous retrouverons aussi dans son film suivant, le puissant X QUINIENTOS). La réussite de LA PLAYA D.C. ne se mesure pas dans des excès ou dans des scènes d’anthologie, ce qu’a bien compris le comité de sélection d’Un Certain Regard en invitant l’équipe du film au Festival de Cannes en 2012. C’est plutôt dans les gestes parfois banals de Tomás, comme lorsqu’il caresse une fleur de sa main, que le spectateur comprend que ce jeune homme porte en lui l’espoir d’un rapprochement vers les autres et d’un accomplissement personnel.

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