Arnaud Desplechin, jazzman du cinéma français

arnaud desplechin

Rassembler le cinéma d’Arnaud Desplechin, c’est mettre côte à côte des œuvres singulières qui se répondent, chacune donnant le goût de découvrir les autres pour bien saisir l’harmonie de ce magnifique chaos qu’est la vie. Comme un musicien de jazz excellant dans les ruptures de ton et dans les canevas qui peuvent sembler désordonnés, Desplechin ne laisse pourtant que très peu de place à l’improvisation. Dans ses films d’une grande densité dramatique mais non dénué d’ironie, la fiction y est intarissable, ses personnages étant habités par multiples récits qui s’emmêlent les uns aux autres. Et si au final une certaine forme d’équilibre est atteinte, c’est grâce à la virtuosité de Desplechin qui sait poser son regard sur ce qu’il fait, étant le premier spectateur de ses créations.

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Marianne Denicourt dans LA VIE DES MORTS

Depuis son moyen métrage LA VIE DES MORTS, véritable genèse thématique de ses longs qui suivront, Arnaud Desplechin sonde la complexité des relations humaines, particulièrement celles familiales. Le réalisateur originaire de Roubaix dans le nord de la France, trouve dans la filiation une source inouïe de tragédie ordinaire. Son premier essai narratif se construit donc autour d’une tentative de suicide d’un jeune homme et de l’impact immédiat sur ses proches, thème du deuil et de la mort qui seront revisités d’un tout autre angle plus tard dans son formidable UN CONTE DE NOËL.

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Scène familiale dans le redoutable UN CONTE DE NOËL

Ce qui épate déjà dans le cinéma de Desplechin c’est son doigter à mettre de l’avant et avec justesse, des émotions complexes et souvent contradictoires. Et pour y parvenir adéquatement, Desplechin s’accorde avec ses instruments que sont ses acteurs. Lui qui sait si bien les cadrer, surtout leur visage, et les encadrer pour qu’ils lui renvoient la note exacte qu’il souhaitait. Il n’est donc pas surprenant pour Desplechin de s’entourer souvent des mêmes collaborateurs (Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric) pour espérer créer des sonorités nouvelles et explorer d’autres possibles.

Peu de cinéastes peuvent se vanter d’avoir eu leurs trois premiers longs métrages en compétition officielle au Festival de Cannes. Avec LA SENTINELLE, COMMENT JE ME SUIS DISPUTÉ…(MA VIE SEXUELLE) et ESTHER KAHN, Arnaud Desplechin se voit rapidement attribuer les étiquettes de « surdoué », de « porte étendard d’une génération » et même « d’héritier de Jean Eustache ».  S’il y a du vrai dans tous ces qualificatifs, c’est surtout pour confirmer un auteur qui sait raconter de longues histoires sans jamais ennuyer le spectateur, préférant les rythmes décousues et les déséquilibres contrôlés. Desplechin nous offre toujours de l’inédit en demeurant pourtant dans le même territoire. Que l’on pense à la tête momifiée et anonyme dans LA SENTINELLE, qui devient une étrange quête pour le personnage principal, pleinement habité par Emmanuel Salinger. Cela ne l’empêchera pas d’être en permanence sur la corde raide, comme plusieurs héros dans l’univers de Desplechin. Cette ligne mince entre la folie et la raison, entre la vie et la mort, le réalisateur la traverse, la coupe, la recoud sachant bien qu’elle n’existe pas réellement dans la fiction.

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Emmanuelle Devos & Emmanuel Salinger dans LA SENTINELLE

C’est avec ROIS ET REINE qu’il rejoindra le plus important public de sa carrière, film qui remportera aussi le prix Louis-Delluc, équivalent du Goncourt du cinéma français. L’auteur Desplechin aura réussi à combiner l’exigence de sa démarche sans toutefois atténuer la lumière que son film dégage, attirant les spectateurs dans les salles obscures. Mathieu Amalric, en symbiose parfaite avec son chef d’orchestre, livre ici une performance sans fausse note et aux nuances subtiles. Et Desplechin s’amuse en deux temps derrière cette caméra, apposant sa signature si distincte au montage.

rois et reine

Mathieu Amalric, alter ego du cinéaste, ici dans ROIS ET REINE

En attendant la sortie prochaine de LES FANTÔMES D’ISMAËL plus récent long métrage d’Arnaud Desplechin présenté encore une fois en compétition officielle à Cannes en mai dernier, quel bonheur de replonger au début de la filmographie de ce réalisateur ingénieux, précis et drôlement inspiré, comme un jazzman au sommet de son art.

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