Voir Denis Côté

Denis Côté - Viennale 2013

Denis Côté – Viennale 2013

Avec déjà neuf longs métrages présentés sur nos écrans en seulement onze ans (plus le moyen métrage LES LIGNES ENNEMIES et de nombreux courts métrages), le désir de cinéma chez Denis Côté demeure ce qui anime sa démarche créative. Il y a une véritable envie de provoquer des choses devant sa caméra, de bouleverser les règles établies de la narration, de surprendre le spectateur tout autant que lui-même.

Tenter de classer les œuvres de Denis Côté c’est risquer de poser des mots qui limiteraient la portée de celles-ci. Pour mieux cerner ses intentions et surtout comprendre ce qui lie ses films entre eux, il faut davantage plonger au cœur de ses réalisations. Voir et revoir ses fascinants objets cinématographiques comme la quête d’absolu d’un cinéaste envers son art. Ce besoin de se défier soi-même pour offrir un résultat unique et non conventionnel. C’est comme si cet ancien critique de cinéma s’amusait à nous montrer un univers hors champ, cette marge parallèle qu’il filme avec soin et minutie créant ainsi ses propres frontières imaginaires à l’extérieur de ses plans. Instinctif et obstiné, Côté cause des collisions frontales entre le réel et la fiction, s’intéressant à l’impact du choc et posant sa caméra sur les répercussions de cet étrange amalgame entre le vrai et le faux. L’improbable attaque de trisomiques dans le dépotoir de ferrailles dans CARCASSES le prouve très bien.

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Scène de l’inclassable CARCASSES

D’un film à l’autre, Denis Côté oscille entre ce besoin d’expérimenter et d’explorer les possibilités du 7e art sans toutefois vouloir sacrifier un souhait de raconter et de mettre en scène des personnages hors normes. C’est pourquoi après CURLING, qui se voulait alors son film le plus accessible, il a volontairement enchaîné avec un essai sans dialogue et mettant en vedette les bêtes d’un zoo, nous donnant ainsi l’étonnant BESTIAIRE. Si les animaux de BESTIAIRE se trouvaient réellement brimés de leur liberté dans leur cage ou leur enclos, dans les cadrages de Côté ils récupéraient, le temps d’un plan ou deux, la possibilité de s’exprimer.

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BESTIAIRE

Pour ce qui est des acteurs, Côté leurs laisse peu de place pour improviser mais il est facile de voir tout l’amour qu’il porte pour eux. Les visages sont pour lui source de lumière et de noirceur, un lieu sur lequel s’écrivent les doutes et les appréhensions de ses personnages. Dans ses cadres, la présence des corps s’harmonise toujours avec l’environnement qui les entoure. Comme celle du père et de la fille dans CURLING, déambulant en pleine bourrasque hivernale sur une route dont on ne voit pas le bout. Fort et fragile, le père montre alors tout son acharnement pour mener la vie qu’il a choisi et non celle imposée par les autres (dans ce cas-ci, représenté par le policier).

Pour entrer dans le monde de Côté, le spectateur doit s’attendre à ouvrir lui-même la porte et accepter qu’il n’y ait pas une explication pour tout. Que l’on pense au tigre et les nombreux cadavres dans CURLING, ou les véritables motivations du personnage central dans son premier long métrage LES ÉTATS NORDIQUES, Denis Côté se soucie peu de la compréhension de ses récits. Il a même défié cette logique en tournant son 2e film en hongrois (NOS VIES PRIVÉES, 2007), langue qu’il ne comprend pas, simplement pour se mettre en danger comme réalisateur.

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Philomène Bilodeau dans CURLING

Ne cachant pas son arrogance en jouant sur notre perception des choses, Denis Côté prend un vilain plaisir à brouiller volontairement les pistes, à construire une histoire sans mettre toutes les pièces du puzzle. ELLE VEUT LE CHAOS en est un exemple probant, devant lequel nous devons nous-même combler les vides. Ce western contemporain tourné le long d’une autoroute anonyme, ne tend pas la main vers celui ou celle qui le regarde. Le film reste froid et distant, magnifié par l’utilisation du noir et blanc. Et que dire de CARCASSES, documentaire attaqué par la fiction qui demeure le film préféré du réalisateur aux multiples tatouages. C’est peut-être pourquoi cet indéfinissable portrait d’un vieil homme parmi ces « natures mortes » a séduit la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes en mai 2009.

Vic & Flo ont vu un ours

Tournage de VIC + FLO ONT VU UN OURS

Écrire que Denis Côté est le chef de file d’un soi-disant « renouveau du cinéma québécois », c’est encore une fois vouloir restreindre son territoire car son cinéma s’inscrit davantage dans un contexte international que purement « national ». En quelques années seulement, Côté a rejoint les rangs de ces cinéastes dont leurs films vont bien au-delà de leur propre pays. Désormais le nom de Denis Côté résonne chez plusieurs cinéphiles, peu importe qu’ils soient assis dans un cinéma de Göteborg en Suède ou à Jeonju en Corée du Sud. Et c’est souvent dans des salles pleines qu’il est présent pour échanger avec le public après les projections.

Avec BORIS SANS BÉATRICE en compétition officielle présentement au Festival de Berlin (et film d’ouverture des 34e Rendez-Vous du Cinéma Québécois), il serait grand temps que le public québécois  découvre enfin tous les films de Denis Côté, pour se familiariser avec le regard unique que ce cinéaste d’ici pose sur notre société. Bien ancré dans le présent et utilisant l’accent québécois comme différentes teintes de couleurs, le cinéaste a de la difficulté à s’imposer chez lui. Cet habitué du circuit festivalier, où il récolte les éloges et les prix (du Léopard d’or au Festival de Locarno dès son premier film au prix de l’innovation lors du Festival de Berlin en 2013 pour VIC + FLO ONT VU UN OURS), reste pourtant méconnu d’une bonne partie de la population. Avec l’arrivée de BORIS SANS BÉATRICE, voilà l’occasion parfaite pour que cela change et que cette nouvelle proposition cinématographique pique la curiosité de plusieurs vers un réalisateur qui n’a pas fini de nous surprendre.

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James Hyndman dans BORIS SANS BÉATRICE

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